Ciné-club : Les Sorcières d'Eastwick
Genre : Fantastique / Comédie
Film américain - 1987
Réalisation : George Miller
Musique : John Williams
Avec Cher, Susan Sarandon, Michelle Pfeiffer, Jack Nicholson
Durée : 1h58
L’histoire de trois femmes seules qui rêvent d’amour dans une petite bourgade puritaine étouffante de la Nouvelle-Angleterre. Lors d’une soirée entre amies, Jane, Sukie et Alexandra font le vœu de voir débarquer dans cette routine monotone un homme qui leur correspondrait en tout point... Ce souhait va être un peu trop bien exaucé puisqu'elle vont tomber sous le charme du Diable en personne !
Résumé du film
Trois jeunes femmes espiègles et émancipées se morfondent dans une très puritaine petite ville des États-Unis où jadis (= dans le temps passé, il y a longtemps) furent brûlées maintes "sorcières" accusées de commerce avec le Diable.
Alexandra, Jane, et Sukie s’ennuient à mourir dans leur quotidien à Eastwick, elles sont respectivement veuve, divorcée, mère célibataire.
Elles se réunissent toutes les semaines pour discuter librement de tout et de rien.
Jusqu’au jour où leur routine va voler en éclats : un extravagant personnage, un certain Daryl Van Horne, s’installe dans la demeure la plus somptueuse de la ville ! Personne ne sait rien de cet homme aussi séduisant que grossier, entouré d'une aura sulfureuse de mystère…
Daryl va alors se rapprocher des trois amies et entreprendre de les charmer l'une après l'autre, les révélant à elles-mêmes mais parallèlement, à son contact, elles vont aussi commencer à développer d'étranges capacités paranormales...
Plutôt que de s’entre-tuer ou de se jalouser, les trois femmes décident de partager entre elles leur relation avec Daryl, ce qui fait jaser tout le village. En effet, la dévote et très respectée Felicia Alden, prisonnière de son système de valeurs, va faire courir les pires rumeurs en ville : les trois femmes deviennent vite des pestiférées ; elles réalisent aussi peu à peu que Daryl Van Horne leur crée bien plus d’ennuis qu’autre chose...
Quelques explications pour une meilleure lecture du film
"Les sorcières d’Eastwick", c’est venir à bout du monstre !
> Alexandra, Jane et Sukie pourraient n’être qu’une seule et même personne. À elles trois, elles représentent la diversité du caractère féminin mais aussi la pensée progressiste. Un monde dans lequel une femme peut être seule et indépendante, tout en étant épanouie.
Elles souffrent néanmoins du conservatisme qui règne dans leur petite bourgade de l’état de Rhode Island où une femme seule se retrouve immédiatement cataloguée en situation d’échec.
Alexandra, Jane et Sukie sont ainsi perpétuellement confrontées au regard normatif de la société. Au début du film, leur situation de femmes seules, bien qu’elle soit tolérée, reste fortement atypique et désocialisante dans cet environnement aux valeurs traditionnelles et chrétiennes. De plus, l'obscurantisme (attitude de ceux qui s'opposent à l'instruction, la culture, au savoir) n'est jamais loin : la relation amoureuse libre et multiple qu'elles vont entretenir alimente tout de suite les objections, les ragots et l'animosité (= malveillance) des citoyens qui les jugeront et traiteront vite de "sorcières" comme dans le passé...
Ainsi, au travers de l'histoire de ses héroïnes, ce film amorce dès les années 80, une vive critique du conservatisme et une dénonciation du sexisme. Par exemple, Jane est confrontée à un patron harceleur qui joue sur la pression de l’emploi pour lui faire des avances totalement déplacées alors même que celui-ci se targue d’être un défenseur des bonnes valeurs traditionnelles.
Dans le récit, les trois jeunes femmes voient même leur valeur être limitée à un statut primaire de reproductrice. Ainsi, Sukie a été quittée par son compagnon car elle était "trop féconde". A l’inverse, Jane l’a été parce qu’elle ne pouvait avoir d’enfant : triste paradoxe des relations hommes-femmes...
> Daryl Van Horne, de son côté, est une sorte de "mâle alpha" dans toute sa splendeur ! Narcissique, Van Horne est un personnage très intéressant car il est double. Il représente en réalité l'archétype (= le modèle) du compagnon manipulateur.
Au départ, son influence est un enchantement... Pour séduire, il tient par exemple des propos très pertinents sur la vision des femmes dans la société, comme la scène où il explique à Jane que les fameuses sorcières du Moyen Âge étaient des sages-femmes que les médecins tentaient d’évincer donc d'éliminer en leur attribuant tous les maux de la Terre. Daryl glorifie les femmes, il leurs voue une véritable adoration et, dans un premier temps, il semble qu'avec cet original compagnon, femmes et hommes peuvent créer une relation unique, un espace de liberté où vivre ensemble en harmonie.
Néanmoins, Daryl Van Horne a un deuxième visage bien plus sombre, révélateur de sa véritable nature toxique. Sous son aspect adorateur du féminin, il n’en reste pas moins un pur misogyne qui, en fait, voit les femmes comme merveilleuses, uniquement du moment qu’elles lui sont dévouées ! Dès que Daryl perçoit des signes d’indépendance ou d’éloignement, il se venge cruellement et menace dangereusement ses compagnes. En réalité, il ne veut pas les rendre fortes, il veut les rendre dépendantes en se rendant, lui, indispensable à leur épanouissement.
Le Diable dans toute sa splendeur perverse et manipulatrice ! Jack Nicholson parvient avec talent à retranscrire ces deux visages du personnage aussi bien touchant qu'effrayant avec beaucoup d'expressivité.
> Sous l’apparence d’un film fantastique standard, Les Sorcières d’Eastwick offre donc un propos féministe subtil et pertinent ; certains considèrent toutefois qu'ici les "sorcières féministes" sortent les aiguilles à tricoter pour les planter là où cela fait "mâle" !
Pourtant, la façon très violente dont Daryl Van Horne réagit face au rejet, est typique du mécanisme à l’œuvre dans les relations toxiques et abusives. Adorer d’abord pour séduire et piéger la victime. Puis, alterner les comportements violents et tendres pour mieux manipuler et enfin ne pas supporter l’éloignement. Van Horne n’est pas triste quand les trois "sorcières" s’émancipent de lui : il a mal à son ego (l'ego désigne le "moi", c'est-à-dire la représentation que l'on se fait de soi-même). Il n’est pas question d’amour pour cet homme…
Ce personnage, malgré sa vraie nature, permet donc des réflexions intéressantes autour de la place et de la vision du féminin. De plus, de manière ironique, l’infâme Daryl se retrouve au final l’artisan de sa propre destruction !
Au-delà du propos féministe, le film dénonce surtout le poids de la société et des valeurs traditionnelles où toute personne qui vit en dehors des normes, de la bien-pensance ou selon une liberté qui lui est propre risque rapidement de se retrouver dénigrée, licenciée ou écartée de la vie communale, de la société…
Les Sorcières d'Eastwick est donc un film bien plus riche de sens qu’il n’y paraît :
Définitivement féministe, d’une part, grâce à ses héroïnes indépendantes, maîtresses de leur vie et de leur sexualité et d’autre part, parce qu’il dénonce les comportements abusifs et le poids des soi-disant « bonnes mœurs »….